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L’Après Covid : Vers un exode urbain en France ?

Comme beaucoup d’entre vous, notre famille est confinée depuis plusieurs semaines. Même si entre école à domicile, télétravail et enfermement, ce n’est pas toujours si simple le « vivre ensemble », nous savourons chaque jour d’être ensemble. L’occasion également, peut-être avant ce déconfinement progressif tant attendu, de se demander si, outre notre manière de travailler, de nous saluer, de consommer, cet « après Covid » pourrait avoir un impact géographique, c’est en tout cas sur cette question de confiné que j’ai essayé de réfléchir.

Fait #1 : Nous avons tous besoin d’espace.

Pour avoir grandi en banlieue parisienne dans un 2/3 pièces, j’imagine la difficulté des personnes à rester enfermées, je me mets à la place des enfants sans vie sociale dans des pièces souvent petites, sans jardin, sans possibilité (ou très peu) de se dépenser ne serait-ce que dans le parc. Je revois les transports que beaucoup doivent emprunter chaque jour pour se rendre sur leur lieu de travail…

Comment imaginer que sur une telle durée, le moral ne puisse pas en prendre un coup ? que l’on ne soit pas tenté de profiter de toute opportunité pour fuir son « chez soi » devenue une prison plus ou moins dorée ? N’est ce pas pour cela que les plus favorisés de nos urbains sont tout de suite partis dans leur maison de campagne, rendant par exemple, les trains Bordeaux-Paris[i] inaccessibles aux dates prévues du début de déconfinement ?

Je ne juge pas, je dirais même sans le cautionner, que je comprends car nous avons tous besoin d’espace.

extrait du Figaro-source Orange

Fait #2 : Le prix de l’immobilier est bien moindre en province

L’espace : un luxe en devenir avec plus de 7 milliards d’individus sur terre. La France reste parmi les pays privilégiés avec ces 104 habitants au km2 soit presque 3 fois moins qu’en Grande-Bretagne, 4 fois moins qu’aux Pays-Bas, 12 fois moins qu’au Bengladesh. Alors pourquoi s’obstiner à nous entasser dans des grandes villes ?

 Bien sûr, dans l’hexagone comme dans bons nombres de pays, certaines régions, économiques ou touristiques, sont beaucoup plus attractives que d’autres. Elles ont vu le prix du foncier se multiplier pour le plus grand bonheur des vendeurs et des promoteurs et malheureusement parfois au détriment de certaines familles habitants les lieux depuis plusieurs générations qui ne peuvent pas suivre le rythme de l’inflation. Comme pour beaucoup de choses c’est la loi de l’offre et de la demande qui prévaut.

Mais si notre échelle de valeur venait à changer juste un petit peu, que pour vous le besoin d’espace devienne un facteur important dans votre choix, ne seriez-vous pas prêt à reconsidérer différemment la vie à la campagne, plus loin des grands centres urbains ?

C’est en tout cas ce que laisse entendre les différentes enquêtes menées dans le secteur de l’immobilier[ii]. Ces dernières, faites à chaud, ne doivent pas être (encore) considérées comme une lame de fond immobilière mais avec les nouvelles technologies, les distances entre foyers et bureaux sont considérablement réduites, un signe supplémentaire semblant indiquer que l’entreprise est de moins en moins un lieu de travail et devient un lieu de vie, de vie sociale.


Fait #3 : Le télétravail autrefois impossible est devenu indispensable.

Bien sûr, il y a les métiers de contacts, de la logistique, de la production et bien d’autres encore qui ne sont pas compatibles (ou très peu) avec le télétravail, mais il y a une partie de moins en moins négligeable des fonctions qui passent la majorité de leur temps devant un écran et/ou en réunion, qui peuvent donc assez facilement continuer une grande partie de leurs missions à leur domicile ou dans un espace Coworking plus proche de chez eux.

Jusqu’à présent, la plupart des entreprises en France mais également en Europe, souvent par manque de confiance, n’autorisaient que très peu leurs salariés à faire du télétravail ne serait-ce que de manière partielle. Aujourd’hui, par la force des choses, pour préserver la santé d’un maximum de personnes en minimisant les contacts, le télétravail est devenu un atout, une manière de continuer à faire vivre au moins en partie certaines entreprises, une façon peut-être aussi de préparer le monde d’après.

Une étude par région montrerait que le télétravail est bien plus présent dans les grandes villes.
source: https://hubinstitute.com/2020/DigitalBusiness/transformation/infographie-teletravail-coronavirus-covid-19-europe

Car demain la vie ne reprendra pas comme avant, en tout cas pas à court terme et plus le retour à la vie sociale d’avant sera long à voir le jour, plus l’habitude de pouvoir se passer des transports, des heures de déplacements, d’une organisation en présentielle deviendra notre.  Il est donc fort à parier que nos vies socio-professionnelles continueront, au moins en partie, avec cette nouvelle manière de produire, d’échanger, de travailler.

Dans ce cas, quel serait l’utilité impérieuse d’avoir vu sur la Défense à Paris, d’habiter à proximité d’une ligne de tramway à Bordeaux, d’avoir un accès privilégié à la rocade Toulousaine ?

Dans mon petit village, sans commerce (Ah! si un dépôt de pain) nous attendons la fibre pour cette année, qui viendra peut-être avec …du retard compte tenu des évènements. Nous avons la 4G, nous sommes abonnés depuis son arrivée en France à Netflix et Amazon connaît mieux notre adresse que le GPS natif de notre véhicule. Bien sûr ce serait vous mentir que le débit nous permet de regarder du 4K en streaming à la maison mais de toute façon avec le coronavirus les débits ont été bridés pour permettre de mieux partager la bande passante des télétravailleurs… Nous avons ce qui est nécessaire pour travailler et nous divertir (en HD) et c’est je crois là l’essentiel.


Fait #4 : On veut consommer mieux et pas forcément plus.

Oui l’essentiel : un mot devenu clé en ces temps peu rassurants. Nous sentions déjà venir cette vague sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans nos conversations, du rejet de consommer pour consommer, du tout-jetable, de l’obsolescence programmée…

Avec un confinement qui dure, nous nous rendons compte que notre consommation ne doit plus être uniquement guidée par nos envies mais plus par nos besoins, nos achats moins compulsifs et plus réfléchis, nous nous posons moins la question du prix plus celle de l’utilité, de la qualité voire même du cycle de vie du produit.  

Dans cette société remplie d’incertitudes, on fait plus confiance à ce que l’on connait, on préfère donc le local, les circuits courts, le bio multi-labellisé et répondant parfois à des contraintes plus drastiques, cela nous rassure. C’est d’ailleurs pour cela qu’après les pâtes, confinés nous nous sommes jetés sur le fait maison sur la farine, les œufs, que la consommation du bio et du local explose[iii],  pour les plus chanceux, on envisage plus sérieusement le potager, on vide quelques bonnes bouteilles…

Pour consommer local il faut donc réapprendre à produire local et donc à relocaliser.


Fait #5 : La relocalisation

Avec, par exemple, 90% du paracétamol est fabriqué en Chine, près de la moitié de nos protéines importées, nous dépendons des autres pour des consommations basiques voire vitales.

 C’est à qui sera le plus offrant pour rapatrier des masques chez lui, comme il y a peu des incendies et une situation géopolitique tendue en Ukraine faisait flamber le prix du blé, la peste porcine en Chine le cours du porc…. Nous n’avons jamais été autant mondialisés et paradoxalement si individualistes… Sans blâmer les autres de notre propre politique industrielle, agricole et commerciale, nous devons désormais réapprendre à produire mieux, sans doute pour plus cher mais redevenir plus indépendants. oui nos légumes seront biens plus chers, mais de saison, non les t-shirt ne seront plus à 2 euros, mais on réfléchira à deux fois avant d’en acheter une demi-douzaine…

Cela ne veut pas dire qu’il faille fermer les frontières et se recroqueviller sur nous-même, les exemples autarciques montrent vite leurs limites, mais mettons le bon sens plus en avant, ne cherchons pas systématiquement le gain à court terme mais ceux à long terme.

Si demain nous rapatrions une majorité de ces activités fondamentales en Europe parce que nous avons le savoir-faire, il y aura plein de lieux à la campagne susceptibles d’accueillir des industries devenues plus propres et mieux encadrées règlementairement, sanitairement, humainement qu’à l’autre bout du monde.

La tendance déjà présente pourrait elle s’accélérer ?
Source INSEE

Ces nouvelles entreprises attireront de nouveaux travailleurs qui a leur tour rééquilibreront la géographie de notre pays. Ainsi on aura moins besoin de fermer des maternités devenues « non rentables » parce qu’il n’y a pas assez de naissance, on répartira un peu mieux les gens et les efforts.

Les écoles de villages si nécessaires à la vie rurale, ne fermeront plus… un timide mouvement semble même déjà s’amorcer[iv]. Même si le chemin est encore très long, la nature humaine rapidement amnésique, dans la mesure où le prix ne sera plus l’argument principal de notre consommation mais que la proximité, l’utilité, la protection de l’environnement constitueront également des facteurs décisionnaires d’achats et d’investissements, cette relocalisation sera notre Ubuntu : « je suis parce que nous sommes ».


Difficile donc aujourd’hui de mesurer toutes les conséquences de la pandémie sur nos vies futures d’occidentaux. Une chose est sûre, nous sommes définitivement passés d’une société de croissance à une société de résilience où la solidarité devra tenir une place plus importante pour que nous puissions continuer à avancer. Notre nouveau mode de vie passera peut-être vers une redistribution géographique de la population accompagnant ainsi de nombreux bouleversements sociologiques.

Quoiqu’il en soit, comme dans toutes choses, trouver le bon équilibre sera la clé de la réussite et si la vie à la campagne apporte de très belles satisfactions, elle n’est pas une sinécure, loin de là, mais ça c’est une autre histoire.


[i] https://www.sudouest.fr/2020/04/18/pourquoi-tous-les-trains-bordeaux-paris-affichent-complet-a-partir-du-11-mai-7421892-2780.php

[ii] Les enquêtes sur l’immobilier à la campagne « fleurissent » :

https://www.lamontagne.fr/gueret-23000/actualites/la-prise-de-conscience-des-citadins-apres-la-crise-sanitaire-peut-elle-provoquer-un-boum-immobilier-en-creuse_13780650/

https://www.lesechos.fr/patrimoine/immobilier/immobilier-le-coronavirus-fait-progresser-les-demandes-de-maison-de-campagne-1196342

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/21/confinement-et-logement-si-les-moyens-financiers-de-la-population-ont-baisse-le-prix-des-logements-devrait-baisser-egalement_6037330_3224.html

[iii] https://www.huffingtonpost.fr/entry/pourquoi-les-ventes-de-produits-bio-explosent-avec-le-coronavirus_fr_5e9014c3c5b6b371812e7dac

[iv] https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/les-infos-de-18h-1-248-postes-supplementaires-dans-le-primaire-a-la-rentree-2020-7800375447

4 Comments

  1. Louchet

    C’est un article très intéressant et riche d’interrogations après l’avoir lu.
    Il est vrai que de plus en plus de personnes parlent de s’exiler en campagne, pour une vie meilleure disent-ils, sans vouloir céder aucun confort acquis.., comme s’ils partaient au bout du monde…ou pire se retrouver chez les « paysans » comme ils les appellent..
    En vieillissant, j’ai eu cette propre réflexion, ce qui m’a fait partir de la « grande ville  » avec mes 3 filles sous le bras mais j’avais et ce n’est pas un faible argument, un travail qui me le permettait…
    Bref, je pourrais continuer à m’étendre longuement sur ce sujet qui me passionne mais qui tout autant me désole… l’être humain, et son égoïsme exacerbé
    Merci beaucoup pour se partage..et ce moment

    • laurenz

      Merci d’avoir pris le temps de commenter. Effectivement, pas besoin d’aller loin pour se sentir dépaysé.Nous sommes en grande partie ce que nous avons vécu, par conséquent, en changeant d’environnement nous changeons quelque part notre vécu…
      Avec l’âge (et souvent avec les enfants) nous changeons le prisme de nos priorités, Saisissons cette chance pour essayer de nous améliorer, pour nos enfants, pour tous et au final pour nous.
      Prenez soin de vous.

  2. Mylène

    Bonjour Laurent,
    Excellent article sur un sujet pertinent face à l’actualité et les questions que nous devons nous poser.
    Structuré, clair et très agréable à lire.
    J’apprécie que tu fournisses tes sources. Bravo pour ton travail.

    J’apporterais cependant un « contre-argument’ (qui n’en est pas vraiment un mais …). Tu parles d’espace. Ayant vécu moi-même en région Parisienne, je vois tout à fait de quoi tu veux parler. Le besoin impérieux de quitter les villes polluées, où nous finissons par ne plus supporter le monde tellement nous sommes nombreux.

    Mais attention, aujourd’hui avec une population mondiale absolument phénoménale, il ne faut pas confondre Espace et espace.
    Je m’explique.
    Comme tu le sais je suis dans le minimalisme. Et comme tu le sais aussi, puisque nous sommes amis, je vis à la campagne.
    Pour 2 nous vivons dans 100 m2. C’est une très belle surface pour 2 personnes aussi ne ferais-je la leçon à personne. Je serais bien mal placée.
    Cependant, je peux quand même m’interroger sur mes propres paradoxes avant d’aller juger les autres.

    Pour 2 personnes, avons-nous véritablement besoin d’autant?
    Bien sûr nous aimons recevoir, mais c’est un luxe avouons le.
    Si j’étais honnête avec moi même, 80m2 serait tout à fait acceptable. Par contre nous n’aurions pas 1 bureau indépendant pour Madame+ 1 chambre d’amis…

    Avoir une pièce indépendante pour travailler chez soi lorsque nous sommes 2 à le faire est à mes yeux nécessaire.
    Difficile de se concentrer quand Monsieur téléphone et que je suis en pleine rédaction d’un article par exemple.
    De plus les distractions diminuent considérablement la productivité, ce contre quoi je me bat 🙂

    Mais je pense que nous français sommes habitués à une certaine vision de l’espace et que nous surestimons l’essentiel dont nous avons besoin.
    Diminuer nos possessions, nous fait de facto diminuer la surface nécessaire pour stocker tout ce que nous avons.
    Je pense qu’il faut que NOUS revoyons (moi y compris car j’ai encore beaucoup de paradoxes en moi…) ce qu’essentiel veut dire.
    Les dressing débordent sans que nous ne sachions quoi mettre. Les placards regorgent de stock périmés et d’objets que nous n’utilisons que 20% du temps… Ne pourrions nous pas entre voisins nous regrouper et voir pour acheter par exemple le nécessaire pour le jardin, les appareils à fondue ou raclette ou que sais-je (combien de fois les utilisons-nous à l’année?)

    Il y a à mon sens, un besoin de revoir certaines de nos priorités.
    Si nous sommes honnêtes avec nous mêmes de quoi avons nous besoin?
    -D’un Logement digne et confortable ou l’espace est suffisant pour que les enfants puissent jouer quand les parents travail (quand ils télétravaillent).
    – D’énergie pour chauffer tout ça avec une eau irréprochable
    – De vêtements de qualité qui ne rétrécissent pas à chaque lavage et que l’on peut garder plusieurs années
    – D’une nourriture saine et locale et de saison
    – De pouvoir jouir de ses droits et disposer de son corps comme bon nous semble sans que personne ne vienne mettre son nez la dedans

    Oups, j’ai un peu digressé là….
    Je m’emballe, je m’emballe mais ton article était très inspirant.

    Tout ce que je voulais dire, comme tu le soulignais dans ton article c’est POSONS-NOUS les bonnes questions, sans culpabilité, mais agissons, pour notre bien collectif et individuel.

    Bravo pour cet article ! C’est une belle idée 😉

    • laurenz

      Merci pour ton commentaire Mylène, comme d’habitude riche en piste de débats… tant que nous n’aurons pas admis le Ubuntu « je suis parce que nous sommes » sans verser totalement dans une communauté de biens et d’envies, nous ne pourrons pas avancer humainement.
      Prends soin des tiens.

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